Christian Prudhomme, a accepté de nous recevoir le 12 avril dernier, quatre ans jour pour jour après avoir rejoint l'équipe de Jean-Marie Leblanc. Tout au long de l'heure que nous avons passée ensemble, il a répondu avec passion à toutes nos questions.
Vous succédez à Jean-Marie Leblanc à la tête du Tour de France, pouvez-vous nous expliquer en quelques mots votre parcours ?
J'étais journaliste. Gamin, j'avais toujours rêvé de l'être. J'ai eu la chance de couvrir des événements comme le Tour de France. A la fois pour Europe 1 au milieu des années 90 et ensuite pour France Télévision de 2001 à 2003.
Le cyclisme m'a toujours fait vibrer. Mon père était infirme, adorait le sport et écoutait presque tout ce qui pouvait exister à la Radio, je faisais comme lui. J'ai toujours baigné là-dedans. J'ai suivi assez naturellement le cyclisme comme journaliste de 1985 jusqu'à fin 2003.
Et c'est drôle, vous êtes là aujourd'hui 12 avril 2007, et c'est précisément il y a 4 ans, à Compiègne, veille du Paris/Roubaix, que Jean-Marie Leblanc m'a dit "Christian, Daniel Baal, le directeur du cyclisme, ne va pas rester, est-ce que tu veux venir avec nous ?". Et j'ai dit oui tout de suite.
J'ai donc quitté mon poste de rédacteur en chef du service des sports à France Télévision fin 2003. Il y a eu 3 années de passation de témoin sereines avec ce monsieur merveilleux qu'est Jean-Marie Leblanc. Cela s'est passé exactement comme on se l'était dit, et je ne le remercierai jamais assez de m'avoir adoubé. Il m'a pris par la main partout pour aller voir les élus à l'Assemblée, au Sénat, dans les Conseils Généraux...
Si je suis là, c'est à la fois le hasard, parce que dans mon esprit j'allais exercer jusqu'à la retraite le métier dont j'avais toujours rêvé ; et en même temps ce n'est pas du tout le hasard, car depuis que je suis gamin, le cyclisme me fait vibrer, je n'ai pas dû manquer grand-chose des compétitions.
Voit-on le Tour de la même façon lorsqu'on a été journaliste et qu'on en est aujourd'hui son directeur ?
Non, pas du tout ! Parce que le journaliste sportif est concentré sur l'aspect sportif. Le patron du Tour est obsédé par la sécurité.
Avant le Tour 2005, un journaliste de R.T.L. m'avait interviewé "Que serait le cauchemar des organisateurs du Tour ? Que Lance Armstrong soit déclaré positif ?". Je lui ai répondu "Non, le cauchemar des organisateurs du Tour c'est un accident, c'est la sécurité". Nous sommes une grande machine très bien huilée et prenons toutes les précautions possibles mais nous ne sommes jamais à l'abri quand 10 millions de personnes sont sur le bord des routes du Tour, qui font sa grandeur, sa convivialité, son plaisir, son bonheur.
Si quelque chose peut hanter mes nuits c'est qu'il y ait un pépin sur la route. Parce que c'est la négation de tout ce que l'on fait. Le Tour est bien plus qu'une très grande compétition sportive, le Tour a des valeurs sociales, des vraies racines. C'est un évènement qui fédère, on y va avec ses amis, ses enfants, ses grands-parents, on est ensemble sur le bord de la route, c'est la fête, c'est la France de juillet, c'est du bonheur. Si à un moment il y a un pépin, il n'y a plus de bonheur.
Le Tour 2007 partira de Londres, quelles sont les raisons qui ont motivé ce choix ?
C'est formidable, c'est une chance extraordinaire pour le Tour et pour le cyclisme en général.
En 2003, Mick Hickford, responsable de TFL (Transport For London), entité avec laquelle nous avons signé la convention, a porté la candidature derrière le Maire de Londres Ken Livingstone.
Ils étaient déjà dans leur logique de pollution moindre : moins de voitures dans le coeur de Londres, davantage de gens à pieds, à vélo. Et ils se sont dits : comment faire pour promouvoir le cyclisme ? Pistes cyclables, grande fête cycliste ?
Première rencontre à Paris avec Jean-Marie Leblanc, le dimanche d'arrivée du Tour du centenaire sous la Tour Eiffel. Jean-Marie a dit à Mick Hickford "Belle idée, humez donc le parfum du Tour, profitez-en toute la journée". Hyckford en rentrant à Londres, a dit au Maire "ce qu'il nous faut pour développer le vélo, c'est le Tour de France".
Automne 2004, leur candidature officielle pour le Tour 2006 était déposée, mais nous étions déjà engagés avec Strasbourg, 2007 leur a alors été proposé.
Tout s'est vite mis en place : l'édition 2007 partira de Londres qui s'offre vraiment au Tour de France. Dès le vendredi, le briefing général d'avant Tour réservé aux coureurs aura lieu à la National Gallery suivi de la présentation des équipes au public à Trafalgar Square.
Le lendemain, le prologue partira de Whitehall, passage devant le Parlement, Big Ben, Westminster Abbaye, Buckingham, traversée de Hyde Park, retour à Buckingham puis direction The Mall. Extraordinaire ! Tous les plus beaux monuments d'une des capitales les plus emblématiques seront là pour les coureurs, pour les gens qui aiment le vélo, pour tous ceux qui souhaitent participer à la fête du Tour.
Dimanche, la dernière cérémonie aura lieu sur Tower Bridge, que l'on souhaite rempli de gamins habillés en jaune. Des gamins, devant le peloton du Tour, qui vont aller à vélo du 10 Downing Street jusqu'au célèbre pont. Accueil en fanfare, God save the Queen et la Marseillaise, ... ça aura vraiment de l'allure ! Enfin, le départ réel de la course se fera sur la ligne du Meridian Greenwich, les coureurs se dirigeront jusqu'à la cathédrale de Canterbury. Nous allons vraiment avoir un départ absolument somptueux.
On sent un fort engouement des anglais ?
Oui c'est très frappant. D'une part, nous avons senti très vite qu'il y avait une vraie machine derrière, et c'est tout sauf péjoratif. Ils sont prêts depuis longtemps et ils bichonnent ce départ qu'ils voulaient à tout prix.
Le Tour est passé en Angleterre en 74 et 94. En 94, je me souviens d'un enthousiasme quasi indescriptible pour la magie du Tour.
Il y a au moins 2 britanniques qui sont particulièrement motivés pour le départ : Bradley Wiggins et David Millar.
David Millar fait aujourd'hui des conférences pour l'agence britannique anti-dopage, un peu partout dans le monde pour parler de son expérience. Il se présente de cette façon "Je suis David Millar, coureur cycliste professionnel. Si je suis devant vous c'est que j'ai triché et menti." Et il poursuit "Mais aujourd'hui, si je suis là, c'est peut-être parce que je peux vous aider, vous faire partager mon expérience." C'est vraiment fort.
Le Tour de France fait souvent étape hors de nos frontières, ne pensez-vous pas que cela peut nuire à l'épreuve ?
Cela nous a valu des critiques même de mon entourage familial ! Mais la réponse est très simple : cela montre tout le prestige du Tour de France.
Aujourd'hui nous avons 220 candidatures de villes qui veulent accueillir une étape du Tour dont une cinquantaine à l'étranger. Jean-Marie Leblanc me rappelait ceci avant de partir "le Tour à l'étranger, c'est un peu du prestige et du savoir-faire de la France à l'étranger".
A chaque fois que l'on passe, je parlais tout à l'heure de l'enthousiasme en Angleterre en 94, les foules en Belgique, en Allemagne en 2005, c'était incroyable ! Le départ fictif en 2005 à Pforzheim près de Karlsruhe, l'arrivée à Karlsruhe la veille aussi, c'était fou ! Le départ de cette étape-là, la 1ère côte, je me suis dit si c'est 200 Km comme ça, nous n'allons pas aller au bout ! Mais il n'y a pas eu de pépin, c'est la force du Tour, parce que c'est totalement bon enfant, totalement familial. Et que c'est encore une fois un événement qui fédère, un spectacle formidablement populaire qui va chez les gens.
Y a-t-il des nouveautés que vous souhaitez apporter au Tour de France ?
J'ai dis plusieurs fois que si nous allions faire le marché Jean-Marie Leblanc et moi, nous achèterions exactement les mêmes produits. Après dans la façon de cuisiner, notre expérience est différente.
Je souhaite densifier les massifs intermédiaires : Massif Central, Vosges, Morvan que l'on va tester cette année. Il s'agit de terrains d'expression formidable pour les coureurs.
Nous savons très bien que les organisateurs proposent et que les coureurs disposent. Mais à nous de tout faire pour leurs proposer des parcours variés.
Je crois fondamentalement, et je ne serais pas là autrement, que le cyclisme est un sport romantique. Cela ne peut pas être stéréotypé, ce n'est pas possible. Et il est vrai que dans la 1ère semaine du Tour, depuis le début des années 90, il ne s'est plus jamais rien passé. Quand j'étais gamin, il y avait toujours un jour où il se passait quelque chose. J'allais dire hélas, parce que j'étais supporter de Raymond Poulidor, et malheureusement, la 1ère semaine du Tour, il y avait toujours un jour où il se faisait piéger. Mais il se passait quelque chose.
Aujourd'hui, nous allons trop souvent vers un scénario stéréotypé qui est : 3, 4, 5 coureurs s'échappent, ils font 150 Km devant, ils sont repris à quelques kilomètres de l'arrivée. La faute aux oreillettes en bonne partie sans aucun doute. Parce que désormais lorsqu'un coureur a 3 mètres d'avance, chacun le sait. Parce que les coureurs très souvent redonnent le numéro de dossard à leur directeur sportif qui, immédiatement va leur dire, attends untel est parti ce n'est pas possible... Alors qu'avant, il fallait qu'ils s'organisent, que le coureur dise à son chef de file, attends untel est parti, le temps qu'ils s'organisent, il y avait déjà 30 à 50 secondes d'écart. Aujourd'hui, ils savent tout, tout de suite.
Les oreillettes ont pourtant une vraie utilité en terme de sécurité. Derrière le peloton, lorsqu'un coureur crève par exemple c'est immédiatement annoncé et chacun sait que la voiture de tel directeur sportif va remonter la colonne derrière le peloton et chacun prend ses précautions.
Mais je rêverais, un peu comme sur le Dakar, qu'il y ait par exemple 2 étapes dans le Massif Central, dans les Vosges, sur des terrains de 200 Km où ça tourne à droite, à gauche, ça monte, ça descend, sans oreillette.
Il faut retrouver de la spontanéité d'une manière ou d'une autre, précisément parce que c'est un sport romantique.
Quels sont les coureurs qui vous ont le plus marqué depuis que vous suivez le Tour ?
Il y avait les fameux Merckx, Ocaña, Poulidor. Je suis aussi convaincu que les champions de notre enfance sont les champions de notre vie. Naturellement Bernard Thévenet.
Tous ont ce point commun d'être humbles. Eddy Merckx est incroyable, immense champion, c'est un monsieur absolument formidable. Et c'est pour cela que lorsque je vois toutes nos difficultés, les affaires de dopage, on ne peut pas réduire le cyclisme avec toutes ses difficultés, ses tares, ses erreurs, à une pharmacopée ambulante, ce n'est pas possible.
Quel est votre meilleur souvenir de l'épreuve ?
Il y a tous les souvenirs d'enfance naturellement, la chute d'Ocaña dans le col de Mente, Bernard Thévenet qui bat Eddy Merckx à Praloup. A l'époque, il n'y avait pas grand-chose à la télé, la retransmission ce jour-là avait été perturbée parce qu'une voiture était tombée dans le ravin, on ne voyait pas ce qui se passait. Eddy Merckx était encore leader ce jour-là, il y avait eu l'épisode 3 jours avant du coup de poing au Puy de Dôme, Bernard Thévenet avait dit je vais attaquer, et c'est Merckx qui attaque et qui lâche Bernard au sommet du col d'Allos et qui dévale dans la descente et qui part et voilà il va gagner son 6ème Tour, puis tout à coup il coince, Bernard revient et gagne. Je me souviens de ça.
Il y a d'autres souvenirs dans la fameuse voiture rouge, notamment le Ballon d'Alsace 2005 avec une foule incroyable, un souvenir de folie de l'intérieur. Et j'ai malheureusement un souvenir tragique quand là j'étais journaliste à Europe 1, avec la mort de Fabio Casartelli. Nous étions arrivés dans la foulée, et malheureusement nous avions tout de suite compris que c'était grave.
Enormément de moyens sont mis en place contre le dopage, pensez-vous arriver un jour à un Tour propre ?
Il y a une culture ancienne du dopage dans le vélo, peut-être même à l'époque des fameux forçats de la route. La différence avec ce que l'on appelle le dopage moderne c'est que l'on se pose des questions sur l'ordre d'arrivée : est-il le bon ? Malheureusement j'ai peur de devoir répondre non parfois.
Est-ce qu'il y aura un jour un Tour propre ? La question est pertinente mais il faut la poser pour toutes les compétitions au-delà du cyclisme aussi. Lorsque je vois durant la Coupe du Monde de foot, Sepp Blatter, grand patron du foot mondial, dire qu'il ne faut pas de contrôle sanguin ; ça fait une brève dans les journaux. Quand il s'agit de cyclisme ça fait des paquets et des paquets ! Ca fait longtemps que les contrôles sanguins existent sur le Tour. Alors on ne trouve que ce que l'on cherche, et que là ou l'on cherche.
Je voudrais vraiment dire que s'il y a un seul sport qui n'a pas besoin du dopage pour être un grand spectacle, et notamment un grand spectacle de télévision, c'est précisément le cyclisme, précisément le Tour de France. Que l'on monte l'Alpe d'Huez à 18 ou 25 à l'heure, cela ne change strictement rien. Lorsque l'on regarde l'Alpe d'Huez 1986, Hinault et Lemond, on prend le même plaisir aujourd'hui, on s'en moque, je ne sais même pas à quelle vitesse ils l'ont monté ! Que la moyenne du Tour soit 40, 38 ou 70 ça ne change rien ! Je dirais même au contraire.
Le sel de ce sport romantique c'est précisément d'avoir des situations imprévues, ce n'est pas que ça roule très vite. Si les gens aiment autant les champions cyclistes c'est parce qu'ils sont capables plus que tout autre d'aller loin dans la souffrance.
Donc dans un monde idéal sans dopage, le cyclisme serait encore plus beau, encore plus fort. Alors qu'à l'intérieur certains veuillent tricher pour être devant, c'est malheureusement un côté humain, mais pour nous cela n'a aucun intérêt, bien au contraire.
Quel est finalement le vainqueur du Tour de France 2006 ?
C'est absolument scandaleux : pour moi, Floyd Landis, à ce jour, ne peut plus être vainqueur du Tour, clairement, mais ce n'est pas le Tour de France qui fait les palmarès, c'est la Fédération Internationale, L'union Cycliste Internationale. Elle doit attendre les conclusions de l'agence américaine anti-dopage, après lui laisser éventuellement un mois pour faire appel et ainsi de suite... Moi j'aimerais bien que ce soit réglé. Nous avons commis une erreur, c'est de ne pas porter plainte immédiatement, parce que les gens s'imaginent que c'est bien pour nous. Mais quel intérêt pour nous ?
Le succès de la compétition ne repose en aucune manière sur le dopage, je suis convaincu qu'il faut aller dans cette voix d'un point de vue éthique. Le dopage est un ennemi du cyclisme. C'est un ennemi du Tour parce qu'il casse le spectacle sportif.
Dans certaines disciplines sportives, notamment collectives, le spectacle repose sur un savoir-faire et non pas sur la résistance physique. Un champion cycliste sans condition physique, ce n'est plus un champion cycliste.
Quels sont pour vous les principaux favoris du Tour de France 2007 ?
J'ai un favori, oui : que le coureur qui sera en jaune sur les Champs-Élysées soit bien le vainqueur du Tour de France et que l'on n'ait pas le moindre doute là-dessus, c'est la chose que je souhaite mais vraiment ardemment.