Les premiers pas d'accès Web des handicapés.
Novembre 2007.
Régulièrement laissés pour-compte dans notre société, les personnes handicapées réclament l'accès à l'information numérique.
Devenu un emblème de l'accessibilité numérique à tous, Internet se doit d'être à la portée de tous les citoyens, y compris ceux qui sont sujets à des déficiences visuelles ou auditives. Des initiatives naissent, les matériels progressent, la législation suit... A petits pas.
Matthieu Juglar, 23 ans, est atteint d'une cécité quasi-complète depuis sa naissance, ce qui ne l'empêche pas de vouloir être avocat.
Ce jeune homme, à la poignée de main franche, n'hésite pas une seconde, dans les couloirs de son appartement, pour se rendre a son bureau où siège, en bonne place, un P.C.. Matthieu Juglar nous fait la démonstration de consultation de plusieurs sites Internet et affiche une page Web. Aussitôt, une voix métallique et saccadée lit le contenu de la page, pendant que, sous le clavier, les touches d'un lecteur en braille tressautent pour indiquer les changements de caractère de la page.
Aucune hésitation, aucune gêne n'entrave la consultation de Matthieu, qui surfe à son gré et avec rapidité sur les sites juridiques. "Je ne peux pas avoir une représentation des images, mais tout ce qui est texte et codé en HTML est lisible pour moi. Il me faut 5 à 10 minutes en moyenne pour déchiffrer une page, mais tout dépend de la page et de l'accessibilité du site", explique-t-il.
Pour lui, aucun doute Internet est parfaitement adapté à son handicap, même s'il y a encore quelques progrès à faire. "Il existe quelques sites mal organisés pour nous : ce sont des sites en Flash, avec des animations d'images, et des sites où les liens sont pléthoriques. Par ailleurs, je considère que les sites sont globalement bien faits, et qu'Internet m'a considérablement facilité les études. Je n'aurais sans doute pas pu y arriver autrement. C'est une grande chance pour moi", conclut-il.
En revanche, se mettre aux nouvelles technologies pour les non-voyants représente un coût, souvent pris en charge par la collectivité. "Il faut compter à peu près 7.000 à 8.000 euros pour un bon matériel, comprenant un lecteur braille et un logiciel de reconnaissance vocale des sites", estime Matthieu Juglar.
Des efforts d'ergonomie à réaliser.
L'avis des associations et d'autres personnes souffrant de déficiences visuelles ou auditives n'est pas aussi enthousiaste. Ainsi en est-il pour Jérôme Adam, atteint de cécité depuis l'âge de 15 ans, créateur de l'entreprise Easylife Conseil, auteur de plusieurs livres sur la création d'entreprise. "J'estime qu'il y a beaucoup de travail d'ergonomie à faire. Les marges de progression sont grandes. Aujourd'hui, seuls 3% des sites sont accessibles aux handicapés visuels. Il faudrait développer des interfaces plus ergonomiques, établir des protocoles en termes de liens, trouver un moyen de coder les images, ne pas concevoir des sites en Flash."
Patrice Cailleaud, administrateur de Handicapzéro, association oeuvrant contre les handicaps de la déficience visuelle, partage son avis. Le développement de sites accessibles est a un état embryonnaire, ce qu'une rapide consultation de sites permet aisément de vérifier, en tous cas pour ceux qui sont atteints de cécité, les plus concernés par la lecture des sites Internet. Des liens anarchiques, des animations Flash a tout va, des bandeaux publicitaires qui défilent à toute allure. Certains sites, comme celui de la S.N.C.F., pourtant un service public, sont très difficiles à consulter, de l'avis des personnes rencontrées.
Comment une personne atteinte de cécité peut-elle avoir accès à cette information ?
"Notre association milite pour que soient appliquées les normes internationales d'accessibilité du W3C qui a défini en 1999 un protocole d'accès à Internet (W.A.I. - Web Accessibility Initiative)."
Pour cette association, et pour tant d'autres, la France peut mieux faire. La fracture numérique se joue aussi du côte des handicapés, souvent mal considèrés dans la prise en compte de leurs attentes globales.
L'engagement de l'état.
Pour pallier cette carence choquante, quand on considère que l'accès à l'information numérique est indispensable pour tous, sans distinction, l'Etat se mobilise : la loi du 11 février 2005 a été votée, et les décrets d'application doivent être promulgués dans quelques semaines.
Soraya Kompany, chargée de mission sur les nouvelles technologies à la Délégation interministérielle pour les personnes handicapées (DIPM) ne se masque pas l'ampleur du sujet.
"Nous estimons qu'il y a près de 20% de personnes handicapées en France, dont 1,5 million de malvoyants et 60.000 aveugles. Outre la loi, nous organisons des groupes de travail avec les professionnels, éditeurs et constructeurs, pour faciliter l'accès au réseau des personnes handicapées.
Pour sa part, l'État travaille à mettre aux normes d'accessibilité tous les sites du service public."
Jean-Louis Carvès, responsable marketing et support aux ventes Human Centric Solutions chez IBM, fait justement partie d'un des groupes de travail initié par l'Etat. "La préoccupation du handicap n'est pas neuve chez IBM", fait-il valoir, "Les imprimantes en braille que nous avons fabriquées datent des années 80. Nous essayons d'avoir une approche globale du handicap : nous souhaitons que nos solutions soient adaptées à tous, y compris aux handicapés. Nous travaillons sur les standards d'accessibilité, avec, par exemple, un ergot pour positionner les doigts, ou bien une fonction loupe dans l'ordinateur."
De son côté, Bernard Ourghanhan, directeur technique et sécurité chez Microsoft, souligne la politique d'accessibilité pratiquée par le plus grand fabricant de logiciels au monde. "Le handicap est un sujet dont on se préoccupe depuis longtemps chez Microsoft. Nous avions comme objectif que les ordinateurs soient accessibles à tous. Nous avons travaillé sur les versions de Windows pour les rendre accessibles, avec par exemple des synthèses vocales, des polices de caractères que l'on peut grossir", fait-il valoir comme argument. Pour décider les constructeurs, que les personnes handicapées représentent un marche non néglige ? Sans doute. Mais le plus dur reste encore à faire. Windows Vista, par exemple, n'est pas spécialement adapté aux non-voyants.
On peut conclure, comme Matthieu Juglar, "Que c'est aux handicapés de s'adapter au matériel".
Il est aussi à regretter qu'une action concertée de l'Etat, des éditeurs de logiciels et des éditeurs de sites n'ait pas été menée plus tôt, et de manière plus approfondie. 3% des sites adaptés aux handicapés, c'est trop modeste pour un pays qui veut réduire la fracture numérique.
Encadré : quelles directives pour les créateurs de sites ?
Aucune recommandation générale n'existe en matière de développement de sites. Chacun est libre de se conformer ou non aux recommandations du W3C. La W.A.I. (Web Accessibility Initiative) du W3C (World Wide Web Consortium) a publié, le 5 mai 1999, la version 1.0 des directives pour l'accessibilité aux contenus Web. Ces directives expliquent comment rendre les contenus Web accessibles aux personnes handicapées. Elles ont été écrites à l'attention de tous les créateurs de contenu pour le Web (auteurs de pages et concepteurs de sites) et des développeurs d'outils de création de contenu. Leur objectif principal est de promouvoir l'accessibilité.
Encadré : que dit la loi ?
La loi du 11 février 2005, pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, dont on attend toujours les décrets d'application, établit clairement dans son article 47 que "les services publics de communication en ligne (...) doivent être accessibles aux personnes handicapées. (...) Les recommandations internationales pour l'accessibilité de l'Internet doivent être appliquées pour les services de communication publique en ligne". Autrement dit, le service public doit être accessible aux handicapés.