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que voient les aveugles dans leurs rêves ?

mercredi 16 juin 2021 à 08h52

c'est un peu comme du Picasso

Lorsque nous sommes plongés dans un rêve, des pièces de théâtre nocturnes s'agitent dans notre cerveau. Les images défilent sans s'arrêter, des plus farfelues aux plus réalistes. Un film se déroule inexorablement, tandis que nos lourdes paupières sont, quant à elles, bel et bien fermées.

Paradoxalement, rêver reste très graphique, imagé, quasiment visuel. On songe à ce que l'on a vu ou vécu dans le passé. Le tout mélangé à des éléments extraordinaires, aidés par notre inconscient et notre imagination. Il n'y a par exemple rien d'étonnant à croiser dans un songe une personne que l'on vient tout juste de rencontrer dans la journée, à cheval sur un béluga de 10 mètres de haut, en pleine rue de San Francisco. Les rêves n'ont aucune limite.

Une question se pose alors  : que voient les aveugles dans leurs rêves ? De quoi sont faits les songes de ceux qui n'ont jamais perçu le monde extérieur ? Se déroulent-ils dans la pénombre totale, ou bien le cerveau est-il capable de créer des représentations ? Et qu'en est-il de ceux qui sont devenus aveugles au cours de leur vie ?

"je rêve comme je vois"

Toutes ces questions, Thierry Jammes, vice-président de la Fédération des aveugles et amblyopes de France, ne se les était jamais vraiment posées. Entièrement aveugle depuis sa naissance ou presque, il décrit ses songes comme des successions de formes abstraites.

"C'est purement de l'imaginaire qui sort de mon cerveau. C'est comme du Picasso, on est vraiment dans l'abstrait", explique-t-il. Dans son sommeil, il ne rêve ni en couleur, ni en noir et blanc. "En fait, c'est comme une image de synthèse, une image virtuelle", précise-t-il.

Pour mieux comprendre, il faut se mettre à la place d'une personne atteinte de cécité. Chez Thierry, la perception des choses au quotidien prend le dessus sur la vision. Il ne voit pas les espaces, mais les ressent. "Quand je rentre dans une pièce, je peux percevoir où est la porte d'entrée, où est l'armoire, tout ça notamment grâce à leur son. C'est ce que l'on appelle l'éco-visualisation. Mais ce n'est pas une vision, c'est une perception. Je ressens les choses physiquement parlant. C'est ma visualisation à moi".

Cette perception se retrouve également dans ses songes. "Mes rêves sont en fait un mélange entre la forme que je visualise et la perception que je ressens de cette forme. Ce mélange crée une sorte d'image".

Thierry se souvient d'un rêve qu'il a fait quelques jours plus tôt et qui illustre parfaitement cette idée de perception. Plongé dans le sommeil, il se rappelle avoir rêvé d'une maison qu'il possédait il y a vingt-cinq ans. Une maison qu'il n'a jamais vue. "En clair, quand je vois cette maison, je ne vois pas voir les couleurs, ni les décorations. Tout reste très matériel. Par exemple, je me suis beaucoup attardé sur la porte d'entrée. Dans ce cas-là, je ne vois pas les verrous, ni la serrure, mais une forme abstraite. Au fond de moi, je sais que c'est une porte d'entrée".

Thierry Jammes se souvient également d'un escalier présent dans cette maison, qu'il a emprunté dans son rêve. "Dans ce cas-là, je ne visualise pas l'escalier tout entier, mais uniquement la cage. Je ressens le vide, la descente et, indirectement, je comprends que c'est un escalier".

Cette perception l'accompagne au quotidien, jusqu'à le suivre dans ses songes les plus enfouis. "Cette perception n'est pas si différente entre le moment où je suis éveillé et celui où je rêve. Finalement, je rêve comme je vois", ajoute-t-il. Il note tout de même une différence : quand il dort, ce phénomène va encore plus loin. "Si éveillé je perçois juste une armoire dans une pièce, dans mes rêves je vais voir l'armoire ainsi que les deux portes de la salle. Donc on peut dire que je vois un peu plus dans mes rêves que dans ma vie de tous les jours".

de malvoyant à aveugle

Pour autant, comme l'explique bien Thierry Jammes, son expérience des rêves n'est pas celle de tous les aveugles. Il n'y a pas de rêve stéréotypé pour tous les déficients visuels. Contrairement à lui, d'autres aveugles de naissance expliquent par exemple que certains sens, dont l'odorat et le goût, sont davantage stimulés lorsqu'ils rêvent.

C'est le cas de Michel, aveugle de naissance, qui déclarait à Sciences et Avenir rêver à travers des bruits, mais aussi des goûts. "Quand je me remémore une soirée de famille, je peux rêver d'un verre de bon vin", précisait-il. Rêver par le biais d'autres sens est très rare chez les personnes sans problème de vision : les sensations gustatives, olfactives et tactiles seraient identifiées dans moins de 1% des récits des grandes banques de rêves, souligne Isabelle Arnulf, neurologue et directrice de l'unité des pathologies du sommeil de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, dans son ouvrage "Une fenêtre sur les rêves, Neuropathologie et pathologies du sommeil".

D'un autre côté, l'âge auquel la personne a perdu la vue détermine aussi ses rêves, explique Antonio Zadra, scientifique du sommeil. Tout semble se jouer entre 5 et 7 ans, période critique pour la plasticité cérébrale. Celles et ceux qui ont perdu la vue après cet âge-là rapporteraient des éléments visuels dans leur rêve au cours de leur vie, ainsi que des couleurs, explique le scientifique.

"Je ne note aucune différence entre ce dont je rêvais à la période où je voyais un peu et aujourd'hui". Anne Renoud, malvoyante depuis toujours et aveugle depuis une trentaine d'années.

Le cerveau serait-il donc capable de faire ce que les yeux ne savent plus faire ? Le cas d'Anne Renoud, 63 ans, présidente de la Fédération des aveugles et amblyopes de France, malvoyante depuis toujours et aveugle depuis une trentaine d'années, nous éclaire sur le sujet. "Je pense faire les mêmes rêves que toute autre personne, j'ai un véritable visuel en couleur, explique-t-elle. Je ne note aucune différence entre ce dont je rêvais à la période où je voyais un peu et aujourd'hui".

Selon elle, le fait d'avoir vu dans le passé, elle pouvait reconnaître un visage de près, se déplacer sans canne blanche et lire, l'aide à construire mentalement ses rêves et à imaginer, entre autres, les visages des personnes qu'elle rencontre. "Mes rêves sont peuplés d'images. Je vois des visages de personnes que je connais mais que je n'ai jamais vues, et qui apparaissent avec des traits, avec un regard. Ces visages, je me les suis construits mentalement et, en les voyant dans mes rêves, je peux identifier la personne qu'ils représentent". Elle arrive par exemple à reconnaître entre mille sa fille dans ses rêves, alors qu'elle ne l'a jamais vue de ses propres yeux. "Aujourd'hui, on peut dire que mes rêves sont plus visuels que mon quotidien".

Plus visuels, certes, mais la réalité revient parfois au galop, même plongée dans un sommeil profond. Alors qu'elle naviguait en plein rêve, Anne Renoud s'imaginait parfois conduire une voiture. "Lors de ce rêve qui revenait souvent à une époque, je visualisais très clairement la chaussée et la ligne médiane, alors que je n'ai jamais conduit, évidemment". Mais soudain, la problématique de déficience visuelle apparaissait, même en plein songe : "D'un coup je me disais intérieurement: “Mais en fait tu n'y vois pas, tu n'as pas le droit de conduire". Alors je me mettais légèrement à glisser en arrière du siège pour ne pas être prise", ajoute-t-elle. Les rêves n'ont aucune limite.

source   : slate.fr




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