À l'aube du lancement de KapX, dispositif révolutionnaire d'orientation en temps réel développé par Kapsys et destiné aux déficients visuels, entretien avec Aram Hekimian, PDG de Kapsys.
Kapsys existe depuis près de dix-huit ans. Quelle lacune du marché avez-vous cherché à combler initialement ?
Aram Hekimian : "J'ai créé Kapsys avec une ambition extrêmement précise : développer une solution de navigation pour piétons. En 2007, aucune solution dédiée n'existait. Les systèmes GPS (TomTom et consorts) étaient tous, sans exception, conçus pour la navigation automobile. Impossible de les utiliser en tenant compte des particularités du déplacement piétonnier. Ils n'avaient tout simplement pas été pensés pour cela. Durant les cinq premières années, nous avons commercialisé ces GPS un peu partout dans le monde. Leur compacité imposait une interface utilisateur privilégiant la voix plutôt que le visuel. L'intégralité de l'interaction homme-machine s'opérait vocalement : commandes vocales d'une part, synthèse vocale pour le retour d'information d'autre part. Notre premier produit, baptisé KAPTEN, fonctionnait précisément ainsi. Il a marqué la jeunesse de la société."
Comment avez-vous basculé vers la déficience visuelle ?
Aram Hekimian : "Une double constatation s'est imposée progressivement. Premièrement, nous avons réalisé que la majorité de nos utilisateurs étaient déficients visuels, faute d'appareil adapté à leurs besoins spécifiques. Deuxièmement, l'arrivée de l'iPhone en 2010 a profondément bouleversé le paysage technologique. Toutes ces applications matérielles étaient vouées à migrer vers des applications mobiles.
La question est devenue cruciale : allions-nous devenir une simple application iPhone ? Je ne croyais pas à ce modèle économique pour notre société. Nous avons donc développé, dans une deuxième phase, des téléphones dédiés aux déficients visuels. En 2013, nous avons ainsi créé le premier smartphone Android pour ce public. Nous avons poursuivi cette approche en continuant à associer communication et mobilité pour les déficients visuels.
Puis, il y a environ cinq ans, j'ai constaté qu'une dimension essentielle manquait : l'orientation. Vous avez beau indiquer à un déficient visuel qu'il doit tourner à gauche, à droite, continuer tout droit pour atteindre son point B, vous ne garantissez nullement sa sécurité. Pourquoi ? Parce que de nombreux obstacles ne peuvent pas être cartographiés ou changent quotidiennement. Un jour une poubelle, le lendemain un vélo. Ces obstacles doivent être détectés en temps réel. C'est alors qu'une idée s'est imposée : associer le déplacement à un outil d'orientation évitant tous les dangers et obstacles. KapX était né."
Ce dispositif alerte donc en temps réel sur les obstacles immédiats ?
Aram Hekimian : "Précisément. KapX s'adresse à tous les déficients visuels, mais plus particulièrement aux aveugles et très malvoyants. Il s'agit d'une population d'environ 50 millions de personnes dans le monde qui, aujourd'hui, n'a comme seule solution que le chien-guide. Or, pour 50 millions de personnes, on ne compte qu'environ 200 000 chiens-guides à l'échelle mondiale. La quasi-totalité ne dispose d'aucune véritable solution d'indépendance.
Notre ambition est claire : offrir à celles et ceux qui ne peuvent bénéficier d'un chien-guide une solution leur permettant de se déplacer en toute sécurité à l'extérieur pour un prix raisonnable. Une solution qui ne se contente pas de guider, mais qui fournit également des informations en temps réel sur leur environnement immédiat afin de mieux comprendre l'espace dans lequel ils évoluent.
Le dispositif comporte deux dimensions. La première concerne l'orientation avec l'évitement des obstacles en temps réel. La seconde permet de détecter des éléments urbains présentant un intérêt pour eux. Pour traverser une rue, KapX détecte en temps réel un passage piéton et indique à la personne comment s'y rendre en toute sécurité."
Comment fonctionne concrètement cette interface d'alerte ?
Aram Hekimian : "Partiellement par la voix, mais surtout grâce à un son binaural. Permettez-moi un parallèle éclairant. Les déficients visuels, les aveugles, jouent au football : on l'a vu l'année dernière aux Jeux Olympiques. Comment ? En localisant spatialement la balle grâce à une clochette qu'elle contient. Ils entendent cette clochette, peuvent ainsi localiser précisément la balle et courir après.
Le principe de KapX est rigoureusement identique à ceci près que la clochette en question est virtuelle. Après avoir analysé l'environnement, nous la plaçons dans l'espace, dans la direction exempte de tout danger pour la personne. Celle-ci n'a alors qu'une seule action à effectuer : suivre ce son (qu'elle peut d'ailleurs personnaliser en fonction de son audition) évitant ainsi tous obstacles et dangers."
Comment se procure-t-on KapX ?
Aram Hekimian : "Dans un premier temps, le produit va être distribué via des distributeurs spécialisés et des associations de déficients visuels, aussi bien en France que dans toute l'Europe. Il devrait également être commercialisé par certains opticiens, en tout cas en France. La disponibilité est prévue pour fin mars au plus tard."
Votre ambition dépasse manifestement les frontières françaises ?
Aram Hekimian : "Absolument. Le problème est malheureusement mondial. Dès lors que vous comparez la proportion entre déficients visuels en France et à l'étrangers, l'évidence s'impose. En France, nous estimons le marché potentiel entre 100 000 et 200 000 personnes. L'essentiel du marché se situe à l'étranger.
Même si nous tenons à lancer KapX d'abord en France, notre véritable cible reste le développement à l'international. KapX représente un investissement financier conséquent. Nous visons d'abord l'Europe, puis l'Amérique du Nord, le Moyen-Orient dans une troisième phase, et enfin l'Extrême-Orient (notamment le Japon) dans les deux années à venir."
Ce système aurait-il pu exister sans l'intelligence artificielle ?
Aram Hekimian : "Non. Nous avons démarré ce projet il y a presque six ans. Dès l'origine, nous avons buté sur la nécessité d'une solution à la fois précise, peu encombrante et élégante à porter. Les technologies disponibles à l'époque ne remplissaient pas ces exigences. Tout est devenu progressivement possible grâce à l'IA. À partir de 2022-2023, la technologie a évolué et son implémentation s'est simplifiée grâce aux nouveaux composants.
Résultat : notre dispositif actuel est totalement autonome. Il ne nécessite aucun accès à l'Internet ni aucun recours au cloud computing pour fonctionner. Tous les calculs et décisions sont effectués localement. C'est un point fondamental de notre définition produit, car il doit opérer en temps réel."
source : lepoint.fr